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Sabi/Wabi :

Idéal esthéthique de la simplicité

 

" Sabi " est illustré par la campagne de publicité pour l'eau minérale Evian. Sur les affiches, on voyait un superbe mâle aux mèches rebelles, dans un costume de lumière préparant un cocktail sur le bar en verre d'un lounge aux reflets bleutés. Un virtuose à en juger par le maniement de deux bouteilles d'Evian (en verre bien sûr) et du petit regard pétillant jeté simultanément par dessus le bar. Les flots des liquides avaient été capturés en suspension par le cliché et se rejoignaient dans un verre triangulaire de Martini. La juxtaposition de la sophistication du décor et de la simplicité du produit m'avait parue alors d'une astuce aiguë soulignant une fausse contradiction : le dépouillement et la sobriété sont les ultimes étapes du raffinement.

Cet esthétisme du simple brut, du naturel, au besoin fort étudié se retrouve dans la rusticité des instruments utilisés pour a cérémonie du thé (Chado) et en particulier des céramiques. Les tasses sont grossièrement moulées, reflétant des imperfections. C'est le " Sabi " (littéralement seul), un sentiment qui mélange rusticité, frugalité, simplicité et humilité. La terre est cuite sans verni suggérant une élégance naturelle et rustique.

Cette beauté fondamentale prend sa source dans la nature. Son infinie diversité est toujours un objet d'émerveillement pour les Japonais : l'irrégularité des nervures du bois ; les formes bombées mais imparfaites de la pierre nue. Il n'est pas rare de voir de vielles souches, infiniment tourmentées, comme objet de décoration. Dans les jardins, les pins ont des formes asymétriques qui touchent l'âme. En regardant de plus près, il est apparent qu'ils sont le fruit d'une immense quantité de travail. Chaque branche est régulièrement élaguée pour la renforcer ou la sectionner. La multitude de cicatrices découlant de ces soins intensifs est encore visible pour celui qui veut s'y attarder. L'analogie du cygne me parait s'imposer : en surface il respire une élégance tranquille, quasi aristocratique ; sous la ligne de flottaison, il pagaie de ses petites palmes comme un malade.

Le " Sabi " a un écho moderne dans l'architecture minimaliste, largement inspirée de l'architecture japonaise (voir Shoji). On dit à son propos que la vraie beauté d'une salle réside moins dans les murs et la toiture que dans l'espace vide qu'ils délimitent. La véritable beauté ne peut être approchée dans le monde matériel que un objet est réduit à son strict minimum ; à une essence. Cette recherche d'un accès direct à la beauté est une expérience quasi spirituelle et prend ses racines dans l'illumination Zen (voir Satori). La beauté s'impose naturellement. Elle ne souffre pas l'analyse ou une simple description. Elle est juste là.

Cette beauté de l'austérité se retrouve dans l'architecture des maisons de thé : de petites huttes rustiques en cèdre, composées de structures aux formes irrégulières et asymétriques, soutenues par des poutres apparentes en bois brut, entourées de murs en terre rugueux percés à différents niveaux de fenêtres aux formes singulières. Tout est asymétrie et irrégularité ; ces caractéristiques architecturales ont une parenté avec l'amertume en gastronomie.

Le goût astringent s'oppose à la douceur et la facilité du goût sucré. Le café, les endives, la bière et bien sure le thé (en particulier le thé vert) ont typiquement un goût amer. Ce sont des goûts " qu'il faut travailler " : il est rare que les enfants soient naturellement sensibles à ces saveurs. Celles-ci demandent un peu plus d'effort, un véritable apprentissage du goût. Un goût âpre stimule les papilles gustatives, alors que la douceur du sucre a tendance à endormir la bouche. Ainsi, on est moins à même de s'habituer ou même de se lasser de l'amertume. Rikyu, le célèbre maître de thé, aimait le poème suivant pour illustrer le concept :

A ceux qui se languissent 

Des fleurs de l'été 

Montrez les jeunes pousses 

Qui percent la neige des collines

Il est grossièrement évident d'apprécier la beauté des fleurs en saison ; il est plus difficile d'être sensible à la vigoureuse beauté de la lute pour la vie dans les rigueurs de l'hivers : pas de couleurs éclatantes ; pas de capiteux arôme estival ; pas de démonstration évidente de la délicatesse des pétales. Le spectacle des fragiles pousses soumises à la morsure du froid est plus tonique, moins criant, moins accessible. Il demande une sensibilité particulière plus affinée, un caractère plus trempé, plus mûr. Celle-ci est à rapprocher de l'élan pour le la beauté lunaire du pathétique (voir Mono no aware).

 


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