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Keigo :
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L'étiquette, le protocole
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Je suis attablé
dans un restaurant japonais à Tokyo avec mes collègues.
Le repas a été bon. Une cuisine japonaise moderne a
été choisie pour éduquer notre visiteur de New
York. Ruse de vieux renard de corporation, nous décidons de
partager lfaddition entre le visiteur et le bureau de Tokyo. Les
anciens du Japon racontent qufon pouvait, jadis, faire passer les
additions astronomiques des « No-pan »
Shabu-Shabu (fondue japonaise traditionnelle ; certains établissements
proposent des services particuliers ; comprendre « no-panties »)
ou des mythiques « nyotai mori » (de
« nyotai » : le corps féminin et
« mori » : décoré ;
sushis dégustés à même la peau du corps nu
dfune femme). On est bien loin des excentricités de la période
de la bulle. En ces temps de vache maigre, il vaut mieux prendre des
précautions avec la personne qui va autoriser ce festin. Le
serveur revient avec les deux cartes. Il semble y avoir un problème
embarrassant. En effet : lfaddition totalise un nombre impair
de yens. Il veut sfassurer qufil peut choisir indifféremment
entre les deux cartes pour charger le Yen orphelin (il nfexiste
pas de fraction de yen). Cette attention touchante est toute particulièrement
japonaise. Nul part ailleurs serait-il concevable qufun supérieur
hiérarchique soit susceptible de sfoffenser devant une
addition plus salée (de 1 yen) que son employé. Le garçon
ne croit pas vraiment que lfaddition puisse déclencher un
problème diplomatique ; sa remarque a pour but de démontrer
la sensibilité du service.
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Ce genre dfamabilité
est totalement institutionnalisé dans la langue japonaise. Le
« keigo », la forme de politesse, permet toutes
les subtilités pour sfadresser à son interlocuteur.
Contrairement au barbarisme de la langue française qui ne
propose qufune malheureuse conjugaison (« vous »),
le verbe entier change en japonais. Ce changement nfest pas sans
affecter le sens. Prenons lfexemple dfune des choses les plus
difficiles qui soit au Japon : donner (et recevoir). Ainsi, le
verbe donner quand il est utilisé à la première
personne (forme neutre), nfest pas le même que sfil est
utilisé pour une tierce personne (forme de politesse). Un peu
comme si lfaction de donner était différente quand
elle est effectuée par le sujet ou par un autre. La traduction
française nfétant pas possible, nous pourrions
traduire par « je donne », mais « vous
donnez respectueusement ». Le verbe « donner
respectueusement » et le verbe « donner »
sont complètement différents et ne partagent pas même
une racine commune.
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Cette forme verbale offre une richesse dfexpression bien plus grande.
Il est en particulier possible de conjuguer les formes de politesse.
Quand on parle de quelqufun à la troisième personne,
on peut y ajouter lfinformation de sa séniorité
relative : « Il mfa respectueusement donné »
ou simplement, « il mfa donné ». En
Français, lfutilisation de la forme de politesse est réduite
à la situation où la personne est présente. Derrière
son dos, cfest une toute autre histoire ; on parle indifféremment
et prosaïquement de « il ». Ces subtilités
donnent parfois lieu à des conflits : imaginons par
exemple qufun client appelle votre société et demande
à parler à votre patron.
Vous êtes tiraillé par la séniorité
de votre patron : « il est respectueusement parti aux
toilettes », et par le fait qufun client se trouve encore
plus haut dans la hiérarchie corporatiste. Cfest finalement
le statut du client qui lfemporte, et vous devrez déclarer :
« il est parti humblement aux toilettes ».
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Même si nous ne poussons pas le raffinement, lfidée
dfune forme de politesse ne nous est pas complètement indifférente.
Celle ci est encore de langage courant en Français. Plus
surprenante est la forme dfhumilité (kenjyougo) qui fait
aussi partie du Keigo mais qui sfoppose à la forme de respect
(sonkeigo). Cette forme de style est utilisée pour décrire
ses propres actions et consiste à insister sur une certaine
modestie : « Aruba to
mooshimasu » ou « je suis humblement
Albin ». Lfidée est de se présenter en inférieur.
Elle ouvre une dimension encore différente au discours.
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Le tout donne lieu
à des subtilités insoupçonnées. Imaginons
que vous receviez en grandes pompes deux membres importants dfun
groupe client. Lfatmosphère est formelle et tendue ;
votre costume est gris ; vos mains sont moites. Lfun dfentre
eux a plus de séniorité que lfautre. La situation est
délicate. Il va falloir montrer un respect illimité
digne de lfempereur, sans enfreindre pour autant les prérogatives
liées aux séniorités respectives, sous peine
dfincident diplomatique majeur. Il sfagit bien évidemment
de sfadresser au plus gradé avec la forme de respect. Le détail
subtil consiste à retourner le discours de telle façon
que vous vous adressiez alors au moins étoilé des généraux
en parlant de vous à la forme humble. Ainsi lfétiquette
est intacte mais vous ne vous êtes pas adressé à
ces nababs, de fortunes sociales différentes, dans les mêmes
termes. Ouf ! Vous vous en sortez avec un mal de crâne.
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Il ne faut pas en
conclure qufil faut en faire trop. On ne peut pas renforcer le
message indéfiniment comme le ferait une américaine lors
de son anniversaire. Ce cataclysme affectif atteint son paroxysme dans
le discours qui conclut la longue et violemment émotionnelle
remise de cadeau, qui a pour but de remercier les participants et de
les assurer dfune inconditionnelle et éternelle amitié.
On tombe alors dans lforgie émotionnelle, un pugilat ou tout
le monde pousse des hurlements dans une sorte dfhystérie
collective : gOh my god, this SO gorgeous!!!!h, ou encore des
gthis is really, REALLY, awesome!!!h. Elles en mettent une couche
similaire à celle qui couvrirait les tartines au nutella dfun
drogué au chocolat. Le Keigo se rapproche plus du Kaiseiki et de la retenue de la cérémonie du thé
(Chado). Il ne sfagit
donc pas de surcharger son langage de formes de respect. Il faut aussi
trouver le ton juste. On sera aussi sensible à la
condescendance dfun éloge inconsidéré qufà
la grossièreté dfun manque de respect.
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Un certain entraînement est nécessaire pour voltiger sur
ces particuliers arçons. Le cérémonial peut paraître
oppressant pour quelqufun qui ne baigne pas complètement dans
le contexte culturel. Je connais un franco-japonais qui parle un
Japonais parfait mais qui écrit son prénom japonais en
Katakana (lfalphabet phonétique) sur sa Meishi pour signifier
qufil désire se situer à un niveau plus détendu
dans la conversation. Une maîtrise parfaite de cet art de la hiérarchie
est aussi nécessaire pour lire la littérature
traditionnelle japonaise (en particulier le conte de Ganji). Les
phrases nfy ont souvent pas de sujet : la seule façon
dfidentifier les caractères est de les associer avec leurs
formes relatives de Keigo. Il sfagit dfavoir à tout moment
une cartographie hiérarchique parfaite.
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Keigo nfest pas qufun échange de bons mots. Il cimente la
société nippone (voir Wa). Celle-ci est moins fondée sur un
contrat citoyen que sur le respect dfune certaine hiérarchie.
La structure est essentiellement féodale. Elle consiste en un
morcellement de la souveraineté où un individu reconnaît la séniorité dfun autre en
échange de sa protection (la comparaison est un peu
journalistique). La structure, pour conserver son intégrité
doit automatiquement sfauto-entretenir. Cette souveraineté
doit asseoir sa crédibilité sur un certain nombre de
rites et de coutumes. Chaque conversation devient ainsi une opportunité
de rappeler la structure, lfordre. De façon fréquente
et répétée, la place exacte de chaque individu
lui est rappelée afin dfentretenir la structure de la société.
Particulièrement dans un environnement professionnel, une
rencontre formelle sfapparente à une liturgie. Dfabord, le
célèbre et incontournable échange de Meishi. Il
est alors possible de vérifier sa position relative avec son
interlocuteur au sein des corporations respectives. Seulement ensuite
peut-on se parler, en utilisant la forme appropriée.
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Cette structure féodale
se retrouve dans toutes les tranches de la société
(voir Giri). Il est intéressant
de regarder les problèmes que peut poser la superposition de
toutes ces tensions, parfois divergentes. Ainsi, alors que vous
visitez le palais impérial de Kyoto, le guide officiel (auquel
il est impossible dféchapper) insiste un long moment sur les
différentes portes qui mènent dans lfenceinte de lfédifice.
Il vous fait dfabord remarquer que vous êtes entré par
la porte des domestiques ; celle qui est la plus proche des
cuisines. Puis il vous montre toutes les autres portes, auxquelles vous
nfavez accès que si vous faîtes partie de telle et telle
caste. Puis il explique que la porte principale est uniquement réservée
à lfempereur. Quand celui-ci décide dfhonorer un
invité, il peut éventuellement rentrer par la grande
porte à son bras. Jfai bien dit uniquement lfempereur, ce
qui exclu lfimpératrice. Si celle ci sfavisait de venir
passer un week-end de détente seule à Kyoto (cfest peu
probable vu lfaustérité de lfendroit ; en
particulier il nfy a pas lfeau courante ni de toilette moderne),
elle devrait alors utiliser une autre porte que celle qufelle
utilise normalement avec son époux. La situation peut devenir
beaucoup plus intéressante dans un futur proche. En effet, le
prince (qui deviendra à son tour empereur), nfa pour
lfinstant eu qufune fille. Il est donc question de changer la
tradition séculaire pour lui permettre de monter sur le trône.
Pourrait-elle alors entrer seule par la grande porte ?
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