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Ukiyo :

Le monde flottant

 

Le terme « ukiyo » (le monde flottant), vient de la tradition bouddhique qui enseigne que les plaisirs terrestres sont fugitifs (voir Mono no aware) : tout est évanescent, changeant, éphémère, bref flottant. Cette incertitude fondamentale conduit au flottement qui accompagne le Tao (voir Doo-kyo) : le Tao enseigne la relativité de toute chose. La perception asiatique du monde est tout en gammes de gris ; rien nfest blanc ou noir ; rien nfest fondamental. Cette perception est le reflet dfun monde toujours changeant, en perpétuelle évolution : comment formaliser un monde flottant par des certitudes ? Ce flottement explique la conviction asiatique que le monde échappe largement aux tentatives de captures ; en particulier il résiste à lfanalyse rationnelle qui souhaiterait le modéliser. Il nfexiste pas de filet intellectuel qui pourrait retenir la réalité. Le monde est fluide, il passe à travers les mailles les plus fines.

 

Cette fluidité peut être désarmante si on a lfhabitude de vivre fermement attaché à certaines valeurs fondamentales, comme le préconise la plupart des religions occidentales : il est « mal » dfutiliser des préservatifs ; il est « bien » dfêtre hétéro... Une réponse absolue à ces questions difficiles nfexiste pas. La dichotomie du « bien ou mal » est beaucoup plus ambiguë dans la pensée orientale (voir Chotto nai). Alan Watts, grand vulgarisateur du Zen en occident, utilise avec beaucoup de pertinence lfanalogie suivante : vivre dans un monde flottant sfapparente à apprendre à nager : « si vous essayez de marcher sur lfeau, vous essayez de la saisir, et vous vous noyez. [c] Pour nager, vous devez vous relaxer, offrir votre corps à lfélément liquide. Si vous vous laisser aller, vous constater que lfeau vous maintient ; en fait dfune certaine façon votre corps et lfeau ne font qufun ». Dans un monde qui se détache graduellement des ses valeurs religieuses, où les certitudes métaphysiques sfeffacent, il nfy a plus rien auquel se racrocher et nous devons apprendre à évoluer dans un monde de plus en plus flottant.

 

Outre ses racines bouddhiques, le monde flottant se nourrie aussi dfune incertitude fondamentale (et pas la moindre) : le monde tel que nous le connaissons pourrait disparaître demain lors dfun tremblement de terre. Les Japonais habitent un univers instable. Lfapocalypse sfest déjà produit maintes fois dans lfarchipel. Hiroshima nfa fait qufaggraver lfangoisse existentielle (au sens propre du terme) et le goût national pour la cendre et le silence. Des secousses quotidiennes viennent rappeler que Tokyo nfest qufen sursis. Il ne sfagit pas de « si » mais de « quand », une secousse plus grosse que les autres avalera la plus grande agglomération du monde. Quelle certitude peut-on construire baigné dans un tel sentiment de précarité ? Il nfy a qufun seul axiome : tout est flottant. Toute complaisance dans le bien être matériel conduit immanquablement à la souffrance, puisque la matière est vouée à la destruction. Le détachement de ces futiles aspirations conduit à lfillumination.

 

Rien nfest immuable. Lfidentité nationale japonaise nféchappe pas au flottement. La personnalité nippone est malléable ; on pourrait presque parler de personnalités multiples, de schizophrénie. Lfirréalité fondamentale du monde prend ainsi des tournurespsychopathologiques. Lfidentité nationale passe régulièrement par des crises aiguës de doutes, suivies de phases de reconstruction. Ainsi il semble que lfart japonais ait été largement délaissé par ces créateurs originaux : une grande partie des chefs dfœuvres nippons sont dans les mains de collectionneurs étrangers. Le plus grand musée dfart japonais est à Boston, loin de lfarchipel. Bien que les Japonais aient pris de la distance avec leurs arts traditionnels,  ils investissent leurs fortunes dans lfart européen. Le goût japonais pour les toiles de maîtres est insatiable. Je fus surpris de trouver à Kurashiki, une petite ville historique proche dfHiroshima, une impressionnante collection de toiles impressionnistes, signées par des Européens. Cette collection fut amassée par un industriel qui fit fortune dans le textile. Le musée, un bâtiment moderne, se trouve parmi de très beaux entrepôts à riz datant de la période de Tokugawa.

 

Les  tendances schizophrènes de lfarchipel sont largement documentées. La restauration Meiji sfimpose comme une des plus grandes révolutions culturelles avec peut être lfavènement des principes Kémalistes en Turquie. La révolution laïque turque changea aussi radicalement que soudainement lfidentité nationale ; dfun jour à lfautre il fut interdit aux femmes de porter le voile. Au Japon, la transformation en quelques années, dfune société médiévale en une puissance économique radicalement moderne fut dfune violence rare. Lfassimilation en un temps très court de toutes les techniques industrielles occidentales, bouleversa la société encore largement orientée vers lfagriculture. Les armes à feu mirent instantanément la noblesse dfépée, jadis toute puissante, au chômage technique. Les arts traditionnels japonais furent largement délaissés au profit de lfexotisme occidental. Du jour au lendemain, lfimpératrice décida dfabandonner ses kimonos traditionnels pour des robes du soir européennes. 

 

La transition ne fut pas sans douleur, et ne manqua pas de déchaîner quelques pulsions réactionnaires. Lfempereur Meiji, alors âgé de 16 ans, décida, probablement sous lfinfluence de ses conseillers, de recevoir des envoyés étrangers. La révolution était de taille : encore considéré comme un être divin, rares étaient les sujets qui avaient entre-apperçu son visage. Lfambassadeur anglais fut le premier à bénéficier de lfhonneur. Le privilège ne vint pas gratuitement, puisque des hommes en armes attendaient les Brits à leur descente de voiture pour les tailler en pièce. Miraculeusement, ils en réchappèrent, avec quelques coupures de sabre. Lfidée de présenter le représentant divin à des Gaïjin (étranger) nfavait clairement pas fait lfunanimité. Cette anecdote illustre le caractère fondamental de la transformation de lfidentité nationale.

 

La composition exacte du caractère national se présente comme une palette de gris dont les nuances sont en constantes évolutions. Les occidentaux ont tendance à considérer ces crises identitaires, presque adolescentes, comme pathologiques, alors qufelles sfinscrivent dans un besoin de flotter. Certains avancent que cette vision du monde bride le progrès technologique : lfabsence de repères et dfancrages nfest pas favorable à une formalisation scientifique du monde qui nous entoure. La science moderne doit progresser par paliers de certitude : il est difficile de construire sur des sables mouvants. Ceux-là essayent ainsi dfexpliquer le retard technologique pris par lfOrient. Les Japonais quant à eux utilisent cet aspect malléable de leur personnalité pour émuler lfoccident. La révolution Meiji leur permit dfassimiler une grande partie de la technologie occidentale pour arriver au résultat que lfon connaît : lfélève a dépassé le maître.

 

Cette vision dfun monde qui échappe sans cesse aux tentatives de captures est aussi palpable dans la production artistique nationale. Les arts liés au Taoïsme favorisent ainsi la suggestion plutôt que dfessayer de capturer un monde insaisissable (voir Sumi). Les fameuses estampes (« ukiyo-e » = littéralement « image du monde flottant ») représentent les beautés des réalités transitoires et des plaisirs terrestres (voir encore Mono no aware). Le Japon jouisseur de la période Edo prend la religion au mot : si les plaisirs sont éphémères, il faut les savourer pendant qu'ils durent. Des amants enlacés, des courtisanes ou des acteurs de Kabuki deviennent alors les icônes du monde flottant.

 

Le manga dfanticipation sfimprègne de cet héritage. Le réel n'y est jamais qu'une succession d'impressions floues, immatérielles, à la frontière des songes et du virtuel. Dans une perpétuelle ré-affirmation de soi, ils puisent généreusement dans la ménagerie des déités Shinto ou des avatars bouddhistes pour mettre en scène des créatures en constante métamorphose, des cyborgs et autres monstres dénaturés. Akira, « anime » (film dfanimation) dfanthologie, met en scène un jeune héros typique et torturé par lfinsécurité. Des pouvoirs surnaturels lfhabitent mais il ne sait pas les maîtriser. Il ne sait pas vraiment qui il est ; dfou ses pouvoirs viennent. Les plus imaginatifs y verront la métaphore onaniste : comment un gosse complexé comprend que la vie passe en lui . Mais lfanalogie va plus loin. Ses pouvoirs, plutôt que de le rassurer, augmentent son trouble. Il pressent qufil est promis à un destin extraordinaire : il est à la poursuite de son identité. Le film se termine dans lfapothéose de son hideuse mutation en une masse organique informe alors que son formidable pouvoir lui échappe.

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