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Shuudan :

Le collectif

Jfallume la télévision. Les yeux globuleux, lfélectroencéphalogramme plat, je surfe les chaînes. Je tombe par hasard sur une sorte de jeux sans frontière où toute une ville a été mise à contribution. Il sfagit dfaligner ce qui semble un nombre pharaonique de dominos pour déclencher dfune simple pichenette la vague de leur chute. Alors que je pense au nombre dfheures de travail collectif, au nombre de fois où les dominos sont tombés par accident et où il a fallut les relever, une impulsion et le serpent de dominos parcourt toute la ville et prend parfois des formes improbables. Ici, les membres dfune équipe de rugby se plaquent à tour de rôle, pour repasser lfimpulsion initiale à une nouvelle rangée de dominos. Là, la vague serpente dans le tramway local, alors que celui ci voyage entre deux stations. Grâce à des dominos géants, la vague monte maintenant les escaliers, puis traverse des appartements jusqufà la table où une famille mange son dîner, pour ressortir par la fenêtre. Bref, pour la plus grande excitation du téléspectateur la vague, lfimpulsion, le groupe de dominos vit un certain nombre dfaventures. Le domino nfest  rien ; la vague est tout.

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Il nfy a pas vraiment de terme pour illustrer cette idée qufune communauté est plus que la somme des individus qui la compose. « Collectivité » a une connotation trop administrative ; « société » peut-être dans la remarque de Montesquieu : « La société est l'union des hommes, et non pas les hommes ». Le terme le plus proche nous vient de Star Trek : « le collectif ». Il est devenu le grand méchant dans la nouvelle génération de la série. Le cauchemar par excellence; la mort de lfindividualisme. Une civilisation redoutable, formée de robots qui obéissent à un pouvoir central. Le propre des robots est bien entendu de nfavoir aucune personnalité propre, mais de réagir à des instructions. Leur armée de machines humanoïdes traque inlassablement lféquipage, bien humain, de lfEntreprise. La grande menace est lfassimilation, où un individu, quand il est capturé et après un lavage de cerveau en bonne et due forme devient le simple objet du collectif. Bref, nous sommes en présence du mal incarné, ainsi qufil est décrit par les pères fondateurs dans les textes de la gbill of righth. Nous oublierons la connotation négative de la série, pour nous concentrer sur la définition suivante : le collectif est la personne morale qui est représentée par lfensemble des individus.    

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Je regardais par la fenêtre lfautre jour les filles de lfécole en face de mon immeuble répéter la parade dfoctobre. Du onzième étage, jfavais une vue plongeante sur la centaine dfécolières qui prenaient part à cette merveille de synchronisation. Dfici on dirait plus une fourmilière qufune école féminine. Des figures géométriques se succèdent, dans une coordination parfaite. Des motifs humains ; une étoile ; un redéploiement, très militaire ; puis un cercle ; chacune fait alors la révérence, lfune après lfautre, avec la détermination commune qui règne dans un stade de football pendant la vague ; quand chacune sfest pliée, toutes se relèvent dfun seul homme : le collectif.

 

Lfautre jour, après deux jours de pluie, le ciel était encore gris quand jfai jeté un oeil par la fenêtre, pendant ma cérémonie matinale de prise de conscience. Le diagnostic me paru très net et je me munis dfun parapluie. Ressassant de brumeux souvenirs matinaux où la pluie mfavait surpris sans cet ustensil, je déambulais innocemment vers la station de métro, relativement satisfait de mon sens de lfinitiative. Je ne sais plus quand la situation mfest apparue. Au début, il aurait pu sfagir de sujets isolés, de brebis égarées. Puis il devint clair que la majorité des passants était impliquée. Il est finalement devenu apparent que la totalité des personnes que je croisait ce matin là, nfavait pas de parapluie. Jfavais lfair dfun ridicule et vilain petit canard, dfun fou armé jusqufaux dents au milieu dfun groupe de casques bleus. La situation, tout droit sortie de lfunivers onirique et perturbé dfun paranoïaque forcené, ne pouvait sfexpliquer que par lfenchaînement improbable des faits suivants : la totalité de ces passants avaient regardé le bulletin météo de la veille ; celui ci avait conclu qufil nfallait pas pleuvoir ; les futurs passants avaient fait preuve dfune confiance aveugle dans cette conclusion ; aucun dfentre eux nfavait emporté son parapluie par inadvertance. Impressionnante chorégraphie : le collectif.    

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Le Japon traverse une récession sans précédent depuis dix ans. Certaines compagnies nipponnes ont même été rachetées par des concurrents étrangers. Carlos Ghosn, le PDG brésilien de Nissan est notamment un des représentants phares de cette génération dfexécutifs, nommés à la tête de sociétés de lfarchipel par lfactionnaire étranger (dans ce cas Renault). Ils doivent souvent se livrer à des restructurations dfenvergure, et en particulier couper dans la matière vive (le personnel) à la machette. Dur métier que celui de ces présidents Gaijin (étranger). La résistance qufils rencontrent ne sfexprime jamais directement. Tous les moyens sont mis à leur disposition. Ils sont bien installés dans de confortables bureaux, dans de profonds fauteuils en cuir, type conseil dfadministration. Une secrétaire est mise à leur service, ainsi que de multiples collaborateurs, et autres conseillers. Leurs responsabilités journalières incluent la lecture de multiples rapports, des prises de décisions délicates, ainsi que la mise au point de nouvelles stratégies ; bref le pain quotidien de tout chef dfentreprise moderne.    

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Certains croient cependant à une mise en scène du type de celles que lfon peut voir dans « Mission impossible ». Le tout ne serait qufune machination visant à tranquilliser lfinvestisseur étranger. Les rapports seraient fictifs. Les collaborateurs seraient chargés dfendormir les soupçons de la victime dont aucune décision nfaurait un quelconque suivi. Le contrôle de lfentreprise resterait dans les faits dans les mains des cadres japonais. Cette paranoïa est comparable à celle qui semble avoir affolée Kasparov lors de la partie qui lfopposa à Big Blue, lfordinateur surdoué aux échecs mis au point par IBM. Après sa défaite lfhumain parlait de lfinquiétante impression de sfêtre mesuré à un organisme intelligent. La coordination de la société nipponne est telle, qufon a parfois lfimpression dfavoir à faire à un bloc monolithique.

Voir aussi Wa.

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