ACCUEIL MENU

    CႢ Kichigai.com


Shoji :

La porte coulissante

Shoji, ces panneaux coulissants fait de bois et de papier, symbolisent le caractère modulaire de la maison japonaise. Grâce aux panneaux coulissants, les murs sont amovibles ; la nuit les futons sortent des armoires, créant une chambre à coucher ; le matin ils disparaissent à nouveau ; pendant l'été, les murs extérieurs peuvent aussi coulisser pour laisser la brise traverser la maison. Cet habitat, toujours changeant, nous replonge dans le monde flottant (Ukiyo). Les matériaux utilisés (principalement du bois) impliquent aussi des durées de vie très courtes. La maison tout entière est amovible.

J'ai eu l'occasion une fois en me baladant dans le quartier de Shirogane de voir une maison traditionnelle japonaise en cours de démolition. La facilité avec laquelle la petite pelleteuse lacérait les pauvres murs en bois était déconcertante. Quand on court le risque tous les jours de finir sous les décombres suite à un séisme ou autre typhon, on ne peut pas se permettre d'utiliser des matériaux en dur. Quand le souffle du loup ne dépasse pas 2 sur l'échelle de Richter, c'est le troisième des petits cochons qui a raison, celui qui a construit en brique. Mais ici, on construit léger, comme le premier des petits cochons. Une maison en bois est beaucoup plus facile à reconstruire. On peut voir dans Tokyo des ouvriers monter des maisons, armés de pistolets à clous. Quelques claquements secs de l'air comprimé, et le tour est joué. Dans l'hypothèse qu'une catastrophe frappe tous les 50 ans, les arbres ont eu le temps de repousser, et les matériaux sont à disposition. C'est un cycle naturel. Celui ci existe toujours à Tokyo où l'âge moyen d'une maison ne dépasse pas 15 ans. Entre nomade et sédentaire.

Dans une sorte de relation de cause à effet incestueuse, la ville est prédisposée aux catastrophes. Il faut monter en haut de l'immeuble "Sun Shine City " à Ikebukuro ou, au très tendance " Bar du Ciel " du plus récent Park Hyatt de Shinjuku pour avoir un aperçu global de la ville : une myriade de maisons individuelles qui s'arrangent en impénétrables grappes, dans un ordre qui s'apparente à celui qui régit les petites baguettes du jeux de Mikado. Littéralement un tapis de maisonnettes, comme il peut y avoir des tapis de fleurs. Chaque espace est occupé. Je mets ma casquette de Calvin (& Hobbes) : l'endroit est parfait pour Godzilla. Chacun de ses pas écrasera quelques bâtisses. Je peux aussi m'imaginer aux commandes d'un bombardier américain, le doigt sur la gâchette qui va relâcher les bombes. Pas la peine de viser. On peut évaluer à quelle vitesse un feu éventuel peut se propager parmi ces maisons dont certaines sont encore en bois, littéralement collées les unes aux autres : un feu de brindille. Tel le héros d'une tragédie, la ville est destinée à un destin dramatique. Sa future destruction par un tremblement de terre ne fait aucun doute.

Aux catastrophes naturelles viennent s'ajouter celles créées par l'homme. Aux yeux d'un observateur occidental, la société nippone souffre d'un mal étrange : la " destructivite ". Dans les années 60 la ville de Kyoto était une ville médiévale. De nombreuses constructions avaient miraculeusement échappé aux catastrophes naturelles ainsi qu'aux catastrophes fabriquées de toutes pièces par des humains, comme les bombardements en " tapis " des B52 américains pendant la seconde guerre mondiale (à leur crédit : les Américains ont fait un effort conscient pour éviter de bombarder la plus belle ville du Japon). Ces joyaux (en bois !) sont sans vergogne sacrifiés pour la construction d'immeubles modernes, le plus souvent d'horribles parallélépipèdes sans vie, recouverts de petites tuiles de terre cuite qui leur donnent l'aspect aseptisé d'un vestiaire de piscine. Il faut dire que la spéculation immobilière va bon train dans ce pays où l'espace est si restreint. Aucune loi ne protège ces témoins des temps anciens des magnats de la construction et des politiciens véreux. Il ne faut pas pour autant en conclure que le Japon n'a pas de respect pour sa riche et longue histoire. L'humble temps présent n'existe que dans la continuité de l'histoire. Ces poussiéreux vestiges ne sont pas les dépositaires de l'histoire au japon. Ceci reflète un idéal de détachement du monde matériel (voir Mono no aware).

Le premier Hôtel Impérial de Tokyo avait été construit en 1888, pour loger les Gaijins qui commençaient à visiter le pays suite à la grande politique d'ouverture entreprise par l'empereur Meiji. Lorsque le besoin d'un bâtiment plus large se fit sentir, Frank Lloyd Wright (FLW), grand amateur de culture japonaise fut pressenti pour sa conception. A l'époque des années folles, l'édifice promettait d'être grandiose. Le résultat fut à la hauteur de ses espérances, illustrant une période entre la maison " prairie " et le musée Guggenheim de New York. D'après d'anciennes photos, la façade était clairement dans la continuité du travail de FLW, avec un profil résolument japonisant, utilisant des matériaux du terroir comme la pierre volcanique jaune qui la recouvrait. Le bâtiment était révolutionnaire à plus d'un titre. Le musée de Bilbao de l'époque, j'imagine. Le plus connu des architectes (avant Frank Ghery) avait une fois de plus innové sauvagement en tentant une percée technologique en architecture, qui allait s'avérer aussi arrogante que visionnaire et quasiment prémonitoire. Afin que l'édifice soit capable de résister aux séismes, il avait fait mettre en place un système de fondations, alliés à une charpente de soutien. Ce principe de porte-à-faux est souvent comparé au plateau que le garçon de restaurant tient à bout de bras au-dessus de sa tête. A la place des toits aux lourdes tuiles de l'architecture japonaise, le toit de l'Hôtel Impérial était recouvert de minces plaques de cuivre. Ce système antisismique ne devait jamais être réutilisé.

Enfin, l'homme se riait des aléas des plaques tectoniques : un nouveau domptage de mère Nature, un nouveau défi aux dieux. On connaît les dangers d'une telle affirmation. Pour tomber dans les lieux communs, je pourrais parler d'insubmersibilité. On pressent la tragédie. La comparaison va plus loin. En effet on devait danser sur le pont de l'Hôtel Impérial le jour de son ouverture en septembre 1923. Il faut croire que ce genre d'histoire attire automatiquement le mauvais sort. Ce qui devait arriver arriva : le jour de l'ouverture, le plus grand tremblement de terre de l'histoire du Japon allait totalement détruire la totalité de la capitale nippone. Le tristement célèbre tremblement de terre de Kanto et les incendies qui suivirent allaient faire plus de 140,000 victimes. Il est depuis sévèrement ancré au panthéon des paranoïas tokyoites. Un malheur n'arrivant jamais seul, la populace se tourna ensuite contre la minorité coréenne, après des rumeurs d'émeutes. Le massacre vint ajouter 6,000 morts au bilan séisme, ainsi qu'a la longue liste des sévices subis par cette communauté au Japon. Cette anecdote met en perspective les récentes déclarations de l'ancien Premier ministre japonais quant à ses angoisses projetant de possibles émeutes fomentées par des étrangers en cas de majeur tremblement de terre. Mais ceci est une autre histoire.

Hotel stands undamaged as monument of your genius. Hundreds of Homeless provided by perfectly maintained service. Congratulations. Okura.

Ce radio télégramme théâtral envoyé par le Baron Okura, le principal promoteur immobilier du projet fut le premier a atteindre les Etats-Unis en provenance d'un Tokyo détruit par le grand séisme de Kanto : la légende de l'Hôtel Impérial venait de naître. Incroyablement l'édifice avait parfaitement résisté aux assauts vengeurs des dieux. Le concept très japonais de la souplesse avait sauvé le bâtiment comme dans la fable du chêne et du roseau. L'hôtel avait été construit sur un lit d'argile qui avait amorti le choc. L'immeuble s'élevait, intact, virtuellement seul dans la capitale détruite : un miracle. On s'imagine d'après le câble ci dessus, les employés en complet blanc impeccable, servant des clients en lambeaux et sans domicile fixe.

FLW avait promis à sa troisième femme, Olgivanna, d'origine russe, qu'il l'emmènerait un jour au Japon pour lui montrer la riche culture qu'il admirait tellement (et qu'il avait copié sans honte pour asseoir sa renommée), ses monuments, ses trésors. Il n'eut jamais l'occasion de s'acquitter de sa promesse. Cependant, en 1967, huit ans après la mort de son mari, un coup de téléphone urgent donna à Olgivanna l'opportunité de venir au Japon. Un groupe d'architectes nippons lui demandait son aide pour sauver l'Hôtel, conçu par son mari, menacé par un projet immobilier. Elle arriva à l'hôtel en fin d'après midi. Les rayons rasants du soleil enflammaient les briques jaunes en roche volcanique de la façade. Quand madame Wright émerge de son taxi, elle est agressée par une foule de journalistes, brandissant micros et caméras. On lui demande "vous êtes dans la cour de l'Hôtel Impérial. Qu'est ce que vous ressentez ? ". Elle se retourne lentement et dit "c'est comme si je me trouvais à nouveau dans les bras de mon mari ". Après tout ce drame humain, la malédiction est restée intacte. Cette fois-ci ce sont les promoteurs immobiliers qui vont exécuter la sentence. Le bâtiment original est détruit et replacé par un immeuble moderne dans le plus pur style monstrueux des années 70, mais qui a l'avantage d'avoir quelques étages de plus et donc davantage de chambres.

Le logement est relégué au rang de bien d'équipement. Les prix restent très élevés, mais cela est surtout dû à la valeur du terrain. Les murs quant à eux, semblent être régis par des cycles similaires à ceux de l'industrie automobile. Ils sont régulièrement remplacés. Cette fréquence les soumet à des phénomènes de mode. Il est plus facile de tenter un chef d'œuvre sur un bâtiment qui aura une vie éphémère : en cas de ratage total, il n'embarrassera la vue que pendant 15 ans. Bien sur il est très difficile de coordonner tout ce changement. Il n'y donc pas d'unité de style. Ainsi Tokyo ressemble à un ensemble disparate, un patchwork bigarré. Ce taboulé urbain fait penser aux studio de cinéma de Hollywood. Un moment on est dans le Far West, au coin de la rue on tombe dans le Chicago des années 20. Il n'est pas rare de tomber, dans des quartiers résidentiels, sur des maisons individuelles d'un style déjanté ou des reproductions de villas européennes. L'environnement urbain est un décor, constamment modifié selon le scénario du moment. Une multitude d'histoires s'y déroulent sans unité apparente d'un bloc à l'autre.

Si l'idéal nippon aspire asymptotiquement à un monde immatériel., la pratique est moins martiale. Dans une ambiguïté toute japonaise, les touristes nippons continuent de se ruer en masse pour visiter la France et ses reliques.

  @


ACCUEIL MENU