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Shinko shuukyu :

Nouvelles religions :

 

Il se lève à 5h du matin, fait coulisser une porte puis vient s'asseoir dans une posture d'acrobate, en tailleur, les pieds pliés disparaissant dans le quadrilatère parfait des hanches et des genoux, allume 2 bâtonnets d'encens, il fait nuit noire dehors et c'est le néon qui fait fadement reluire le luxe un peu déplacé de l'autel dans cette modeste maison de la lointaine banlieue de Tokyo. Un son délicat retentit, c'est le bruit métallique du mortier qui sert de cloche, du fonds de sa gorge sort un murmure: Nam-myo-ho-ren-ge-kyo. Les syllabes sont psalmodiées d'abord avec clarté puis avec une vitesse croissante jusqu'à ce que je n'entende plus qu'un murmure mécanique, comme la mélodie d'un moteur. De l'autre côté de la cloison de papier, je ne dors pas, c'est le décalage horaire, je viens d'arriver chez mon oncle, l'un des 17 millions de Japonais qui appartiennent à la Soka Gakkai, la plus populaire des "nouvelle religions" japonaises.

 

À l'heure où ressurgissent en Occident et dans la plupart du monde en développement l'ombre du sectarisme et la tentation d'un repli identitaire dont la religion est l'un des éléments les plus forts, on peut se demander si les Japonais sont sur la même planète tant la religion, ou plutôt les religions du Japon échappent à nos définitions.

 

De l'Afghanistan à la Bosnie, les conflits religieux embrasent le monde, et si les religions monothéistes restent les plus virulentes, en particulier sous leurs formes les plus intransigeantes (Wahhabisme, Baptistes du Sud…), les Hindous du BJP ont démontré que l'on peut épargner les vaches et massacrer nos semblables au nom d'une religion polythéiste.

 

Les croyances du Chrétien, du Juif ou du Musulman, qu'ils vivent dans des sociétés laïques ou post-religieuses ou dans des théocraties, ont cependant plus de rapports entre elles qu'elles n'en ont avec celles des Japonais. Du point de vue religieux, le Japon n'est pas un archipel mais une autre planète.

 

Pour s'en assurer il suffit de consulter quelques statistiques: sur 117 millions d'habitants, 102 se réclament du Shinto, la religion animiste autochtone, et 97 se disent bouddhistes (les 17 millions de Soka Gakkai sont bouddhistes), la plupart se reconnaissent donc également dans les deux religions, sans y voir de contradiction (voir l’ambiguïté du Chotto naii). On naît et l'on se marie au temple Shinto et l'on meurt au temple Bouddhiste, c'est une division du travail entre divinités car si l'on pense que les animaux, montagnes et arbres sacrés du shinto peuvent assurer une vie heureuse ou un mariage fécond sur cette terre, on reconnaît au Bouddha un avantage comparatif pour les préparatifs de l'au-delà.

 

Les nouvelles religions sont issues aussi bien du Bouddhisme que du Shintoïsme. Les deux principales (Soka Gakkai et Rissho Koseikai) sont bouddhistes et inspirées par les enseignements du prêtre Nichiren (13e siècle) dont l'œuvre a consisté à simplifier à l'extrême le bouddhisme "ésotérique" importé au Japon à l'époque Heian pour en faire une religion populaire de purification et de rédemption par la simple récitation du soutra du Lotus (le fameux Nam-myo-ho-renge-kyo).

 

Sur cette base ancienne la Soka Gakkai apporte dans les banlieues modestes qui s'étendent dans une immensité sans repère autour des grandes villes et où l'on a perdu les attaches anciennes au temple familial un lien social (on prie à la maison, parfois avec des voisins partageant les mêmes croyances), et une hiérarchie plus valorisante que celle de l'entreprise: on voue une dévotion filiale aux fondateurs et dirigeants du mouvement. Et puis il y a le réconfort spirituel qu'apporte ou qu'est sensée apporter la prière. Car l'élément central de cette pratique, la récitation, plusieurs milliers de fois par jours de la formule magique, est une discipline qui semble se suffire en elle-même dans le tourbillon de l'encens, dont les volutes montent lentement vers le néon.

 

Il est facile de se tromper sur quelque chose qu'on ne connaît que de l'extérieur. La religion telle que nous la connaissons c'est "credo: en l'existence d'un Dieu unique, représenté par la Trinité, en la résurrection dans la chair au jour du jugement dernier…" ou bien "Il n'y a de Dieu que Dieu et Mohamed est son prophète", les Justes s'envolent au Paradis et les autres servent de carburant en Enfer; mais la religion pour mon oncle, qu'est-ce? C'est peut-être un mystère insondable, le deuxième souffle après la première heure et demie de psalmodie quand le jour se lève et qu'on entend les voisins préparer le petit déjeuner, tout prend-il alors un sens, fugitivement, qu'il serait inutile de vouloir retrouver plus tard lorsque l'on rentre du bureau pour regarder le match de base-ball à la télévision? Quelque chose qui ne s'explique pas mais se pratique jusqu'à la perfection,

pas une foi, ni une morale mais une pratique qui englobe sans doute, mais par d'autres chemins, ce que nous appelons foi et morale… (voir Katachi).

 


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