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Katachi :

Forme (intuitive et élégante)

Il nfy a pas dféquivalent français pour le mot Katachi. Il représente lfessence du design japonais. Le terme exprime la beauté esthétique intuitive dont la balance naturelle sfimpose dfelle-même à lfesprit, au-delà de toute règle consciente. Ainsi, le chemin dallé qui mène à la maison de thé possède un charme bucolique. Il serpente de facon irrégulière. En été, lfombre des arbres est rafraîchissante. Quelques gouttes de rosée brillent parmi le vert phosphorescent des taches de mousse. Chaque pierre a une forme différente, une texture particulière. Pourtant elles forment un tout, qui procure une impression de tranquillité. Impossible de retirer une dalle sans briser lfunité de la compositioN; cette consistence interne se retrouve dans l'art du Haiku. Cette sensation de beauté tranquille sfimpose immédiatement à lfesprit, sans analyse attentive des détails de la scène. Lfinstantanéité du charme de sa forme ressemble à une illumination (voir Satori).

 

Tournons-nous vers la conception dfimages de synthèse et lfanimation cinématographique pour souligner lfimportance de lfintuition de la forme. Il est presque impossible de reproduire artificiellement de façon « réaliste » le mouvement du corps humain : un spectateur sentira intuitivement si la démarche dfun personnage virtuel nfest pas naturelle. Lfindustrie du spectacle fait typiquement appel à la capture de mouvements (plus connu en anglais : « motion capture ») ; il sfagit de se baser sur des images réelles qui sont ensuite modifiées par ordinateur. Des capteurs sont placés sur les articulations de lfacteur ; puis ses mouvements sont enregistrés numériquement. La déformation du squelette de capteurs pendant le déplacement est ensuite ré-enveloppé par son corps virtuel grâce des techniques numériques. 

 

Il est troublant de constater qufau visionnage de la seule séquence des axes dfarticulation en mouvement (sans autre enveloppe dfaucune sorte), un spectateur est capable de reconnaître la démarche humaine. Il nfobserve alors qufun nuage de points sur fond noir se déplacer simultanément, et il connecte cette perception à un homme en mouvement. Alors qufil est impossible de séquencer le mouvement de façon artificielle, le seul déplacement de ces articulations virtuelles suffit à suggérer la marche. La « forme » de la démarche humaine sfimpose intuitivement à lfobservateur. Cette technique de « capture de mouvement » sfapplique aussi aux mouvements du visage, critiques quand il sfagit de rendre des émotions.

 

 

Katachi, cfest lfautonomie de la totalité au regard des éléments : ainsi les parties dfune figure sont automatiquement appréhendées à partir du contexte général. Cette approche holistique sfoppose à toute tentative dfexplication de la pensée, comme constituées dfunités progressivement associées. Ainsi pour reproduire une atmosphère, par exemple celle dfun simple bistro francais, il ne suffit pas de faire une simple collection dfobjets qui suggère le bistro. Lfambiance dfun restaurant est très difficile à analyser par le prisme de la raison. Elle dépend dfune multitude dfimpressions simultanées qui définissent un caractère. Le sentiment de familiarité que lfon ressent dans la plupart des multiples restaurants francais tokyoïtes est très troublant. Il illustre la sensibilité japonaise, très intuitive (voir aimai).

 

Katachi est aussi un terme employé dans le jeu de Go. On parle alors de bonne forme : "ce coup est Katachi" signifie "c'est la forme (correcte)". Le Go est joué à un niveau très intuitif. Les amateurs disent que le jeu de Go est au jeu dféchecs ce que la philosophie est à la comptabilité. Ceci explique que les meilleurs ordinateurs soient encore loin des meilleurs joueurs humains (contrairement aux échecs). Considérer la configuration du plateau dans sa totalité, comme un motif indivisible pose des difficultés à la moulinette analytique de lfinformatique. Lfapproche holistique du joueur, son coup dfœil, est difficilement remplaçable.

 

Le concept de prégnance décrit cette capacité dfune forme à sauter aux yeux. Ce phénomène est utilisé par exemple par les tests de sensibilité à la couleur. Le gros chiffre ci-dessus sfimpose à lfesprit parmi les bulles de couleur. Une fois de plus, ce coup dfoeil holistique est difficile à apprendre aux machines. Ainsi, la prégnance dfune image est aussi utilisée par les sites dfhébergement internet pour sfassurer que lfutilisateur nfest pas un robot : ces inopportuns logiciels ont la mauvaise habitude de parcourir la toile avec le but affiché de surexploiter les ressources gratuites. Typiquement lors de lfouverture de compte de courrier électronique, il vous sera demandé de reconnaître des caractères alphanumériques entrelacés dans une image : enfantin pour le coup dfœil humain ; difficile pour les rigides capacités dfun robot, analphabète quand il sfagit dfinterpréter une image. 

 

-- Koffka (psychologue de la Gestalt) "De plusieurs organisations géométriques possibles émergera celle qui possède la forme la meilleure, la plus simple et la plus stable."

 

Katachi a quelque chose en commun avec la psychologie de la forme (ou Gestalt, sa désignation allemande). Cette branche de la psychologie insiste sur la capacité des sens humains à reconnaître des structures. Ainsi, on peut reconnaître une mélodie alors qufelle est transposée dans une tonalité différente et que toutes les notes ont changé. De même, la Gestalt sfintéresse au fait que des groupes dfétoiles émergent naturellement dfun ciel étoilé. On y reconnaît intuitivement des formes usuelles (une casserole ?). Les perceptions sfimposent dfemblée comme totalité organisée à lfintérieur de laquelle on peut trouver des caractères ou unités élémentaires.

 

 

 

 

Couché dans lfherbe, il est toujours amusant dfessayer dfinterpréter les formes des nuages en laissant son esprit vagabonder. Il est troublant de constater que la plupart dfentre eux nous rappelle quelque chose. Le même jeux sfapplique aux taches dfencre. Ce pouvoir de suggestion fut largement exploité par les artistes nippons dans leur travail de lfencre de chine (voir Sumi). Seuls quelques adroits tracés de brosse suffisent à suggérer un paysage embrumé. Il nfest en fait pas trivial de produire des motifs qui résiste à la prégnance dfune quelconque figure : le camouflage est un art difficile.

 

 

Une interprétation populaire du terme Katachi repose sur la combinaison suivante : le motif (Kata) sfassocie à lfesprit (Chi), pour constituer la forme. Elle suggère la brutale transformation du contour géométrique vers la forme, du trait vers le dessin. Le motif (Kata) en quelque sorte habité par lfesprit (Chi) conduit au Katachi. Cette vision recoupe la définition de la « forme » :  «Qualité dfun objet, résultant de son organisation intérieure, de sa structure ». Ainsi, la forme possède un certain rapport avec la nature propre des objets. Un motif ne possède pas cette dimension spirituelle ; il ne fait pas partie intégrante de leobjet.

 

Katachi contient aussi une connotation de balance et dfélégance. De la même façon, le concept de symétrie en occident décrit une configuration géométrique mais implique aussi un jugement esthétique. Il suggère des proportions harmonieuses. Mais la symétrie nfest pas nécessaire pour atteindre cet équilibre esthétique. Une certaine balance naturelle peut transparaître dfune figure asymétrique. Lfaviron est un moyen de propulsion symétrique : les rames doivent être disposées de chaque coté de lfembarcation et le mouvement se fait dans son axe. Par contre en voile, la meilleure allure dfun bateau nfest pas en « vent arrière » mais en « vent de travers » alors que la portance est maximale : la balance optimale nfest pas symétrique. La recherche du beau dans lfasymétrique est devenue essentielle dans les arts japonais. Les bouquets des écoles dfIkebana sont invariablement asymétriques, et montrent ainsi une beauté moins accessible, plus astringente. Même les jeunes japonais apprennent dans leur cours de calligraphie à ne jamais faire couper deux lignes en leur milieu afin que leurs idéogrammes aient plus dfallure (voir Kanji).

 

Il ne sfagit par de chercher les proportions parfaites reflétant un monde idéalisé. On ne peut pas se permettre d'appliquer une recette pour capturer lfesthétique. Le beau implique une certaine fraîcheur, incompatible avec lfirrémédiable usure de la répétition. Certains vantent par exemple lfattrait des proportions dictées pas le nombre dfor. Cet obscur ratio assurerait des proportions esthétiques agréables. Ils le retrouvent dans la nature par exemple en observant les graines à lfintérieure dfune fleur de tournesol ou dans certains bâtiment de lfantiquité (comme les grandes pyramides). Katachi prône lfirrégulier, comme par exemple les nervures du bois ou la texture de la pierre naturelle. Cet esthétique ne tolère pas de règle. Toute tentative de généralisation serait fatale à son charme, qui réside justement dans lfabsence de toute formalisation ou de règle (voir Mushin).

 

La beauté naturelle de Katachi implique une certaine simplicité qui empêche toute symétrie : les répétitions de forme gâcheraient la fraîcheur de lfouvrage. Les lourdeurs de la symétrie contrastent avec la recherche de lfessence de la forme minimale (voir Sabi).  Par exemple lfartisanat fin des ustensiles utilisés pour la cérémonie du thé, se caractérise par sa légèreté et la simplicité de sa forme et de ses matériaux. Pour les cuillères qui permettent de servir la poudre de thé, le bambou est préféré à tout autre matériau. Lfartisanat de leur ligne élancée demande le plus grand raffinement. Leur forme est indissociable des nécessités fonctionnelles. La valeur dfusage mis à lfépreuve du temps contribue à la balance naturelle à lfobjet.

 

Il ne faut pas croire pour autant que cette beauté directement accessible est facile à réaliser. Son naturel instantané contraste avec les difficultés qui entoure sa naissance. Il faut des années à un calligraphe pour maîtriser le simple tracé dfun trait à la brosse. De même, il ne suffit pas de jeter quelques fleurs des champs au hasard dans un vase pour créer un Ikebana. Le raffinement et la sophistication qui accompagne la composition florale vont de pair avec le naturel spontané de lfœuvre. A ce titre lfanecdote suivante est intéressante (bien que très probablement fictive) : un jour, vers la fin de sa vie, alors qufil était déjà mondialement reconnu, Picasso déjeune dans un simple bistro. Une femme le reconnaît et lui demande de lui griffonner un portrait sur la nappe en papier ; « je vous paierai » : lui dit-elle, visiblement émoustillée de rencontrer le maître. Il sfexécute en quelques secondes. Lfhistoire ne dit pas si ces quelques traits reflètent le génie du maître. Pour ce croquis, littéralement griffonné sur le coin dfune nappe, il demande un somme astronomique. La femme sfemporte : « comment pouvez vous réclamer une telle somme ; le tout ne vous a pris au plus qufune minute ». « non, madame », répond-il, « cela mfa pris quarante ans ».

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