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Chotto nai :

Un peu non

Do I contradict myself?

Very well then I contradict myself.

-- Walt Whitman@

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Nous sommes en plein milieu de la révolution numérique dans les médias. Une part croissante de lfexpérience h0umaine peut être représentée comme une série de 0 et de 1 ; comme une suite de minuscules choix manichéens. Les avantages des méthodes numériques nous apparaissent au grand jour. On peut en particulier parler dfune certaine stabilité, aussi bien dans le stockage que dans la reproduction. Un reproduction analogique nfest jamais exactement un clone. Si lfopération se répète un grand nombre de fois, il peut y avoir distorsion du signal : cfest le phénomène du téléphone arabe (le chuchotement chinois pour les Anglo-saxons qui connaissent mieux les Asiatiques). Avec le numérique, lfenchaînement de minuscules décisions permet de reproduire EXACTEMENT le même signal. Lfinstabilité ou lfimprécision du processus de reproduction est absorbée par le tampon de la projection binaire. Il permet aussi une manipulation aisée des données. On peut les arranger en petits paquets pour les faire voyager. La certitude a ses avantages.

Il faut se tourner vers dfautres domaines pour souligner les attraits dfune approche plus nuancée, plus flottante, plus nuageuse. Le paradigme des marchés financiers est un bon exemple. Les valeurs mobiliaires sont en constante évolution. A chaque instant leur prix fluctue. Rien nfest figé. La valeur est fonction de la désirabilité, de lfenvie collective et non pas du travail fourni pour sa production qui serait alors un repère plus objectif et fondamental. La géo-finance ne peut entendre la conception médiévale du « juste prix ». Alors que la valeur reflète le consensus de millions de motivations différentes, une certaine subjectivité liée à lfinconstance humaine est introduite. Il nfy a plus de valeur fondamentale : les certitudes platoniques sfabîment dans lfambiguïté. La valeur boursière est accessible à des millions de participants par lfintermédiaire des réseaux cyber-financiers. On se dirige vers lfinstantané. Le New York Stock Exchange qui cotait ses valeurs en 1/32 a récemment changé pour un système de fraction. On affine le signal jusqufau quasi-continu. Lfincertitude est totale : un trajet aux toilettes suffit pour trouver le prix changé à son retour. Le temps réel permet aussi de gérer des systèmes complexes comme des centrales nucléaires. Dans le contexte de la gestion de lfincertitude, ce paradigme dfadaptation instantanée de la réponse est vu comme un progrès technologique fondamental. Lfenchaînement des certitudes numériques paraît alors brutalement arbitraire. Un ajustement continu permet une gestion plus souple, plus flexible. Pas de révolution, juste des évolutions.

Cette dichotomie reflète une des différences fondamentales entre les philosophies asiatiques et occidentales. Je vais tartiner épais, ne voulant pas mfétendre sur un sujet où je vais forcément me prendre les pieds dans le tapis. La philosophie occidentale, largement issue de la pensée grecque repose sur des fondations axiomatiques. Elle est absolue, ancrée par des fondements qui permettent la certitude. Les fondations occidentales utilisent des matériaux durs, du béton armé. Lfautre, à lfimage de lfarchitecture nippone, est plus nuancée. Elle se complaît dans lfambiguïté et ne se compromet qufà contrecœur. Quelques portes coulissent et lfagencement des pièces peut être réorganisé en un clin dfoeil ; il nfy a pas de mur fixe (Voir Shoji). On se rappelle de la fable du chêne et du roseau.

Cette ambiguïté, cette incertitude fondamentale est parfaitement reflétée par les nuances de la langue. Celle ci nfest simplement pas faite pour formuler des affirmations catégoriques. Ainsi il est rare de se voir opposer un refus catégorique au Japon. Il existe pourtant un mot simple pour dire simplement non : « naii », mais celui-ci est rarement utilisé par lui-même. Et si, contre toutes les règles de raffinement élémentaire, vous essayer dfinsister dans un manque de retenu typiquement occidentale ; si vous essayez de passer au delà des louvoiements dfusage, la plus extrême des affirmations sera souvent « Chotto naii » ; qui se traduit littéralement par « un peu non ».

La philosophie asiatique est relative ; elle sfimprègne dfun monde flottant (Ukiyo) où tout est éphémère (Mono no aware). Cfest le nomadisme intellectuel. Pour le taoïsme par exemple, les contraires ne sont pas contradictoires, mais complémentaires (voir la peinture à l'encre dans Sumi). Tout est dans tout ; le vraie se rapproche du faux. Cette surimposition dfétats (quelque chose peut être vrai et faux) a des écos dans la science moderne. Certains physiciens, un peu philosophes, assurent que cette conception du monde permet de mieux comprendre les rouages de la mécanique de lfinfiniment petit : la mécanique quantique. Niels Bohr, un des pères de cette théorie scientifique, déclarait :

"The opposite of a correct statement is a false statement, but the opposite of a profound truth may well be another profound truth."

Quand les contraires se rencontrent, les comparaisons sont difficiles. Le signe du Tao (voir Do-kyo) pourrait représenter une projection de lfanneau de Moebius. Cette surface possède une topologie particulière. Elle nfa qufune face. Lfintérieur et lfextérieur se confondent. La fourmi peut marcher indéfiniment. On retrouve la même topologie de pensée dans le refus de la vérité tranchée, de la comparaison objective. Lfastrologie chinoise nous en donne parfaite illustration. Si on considère les éléments fondamentaux chinois : le bois, la terre, lfeau, le feu, et le fer. Le bois est plus fort que la terre puisqufil sfen nourrie ; la terre quant à elle absorbe lfeau ; lfeau bien entendu éteint le feu ; le feu forge le fer qui lui même coupe le bois. La boucle est bouclée Une fois nfest pas coutume, le monde est plus complexe : une simple comparaison sur une échelle unique est illusoire.

Ce refus de lfabsolu a des implications fortes sur le développement dfune civilisation. La flexibilité de lféquivoque fait lféconomie des guerres de religion par exemple (voir nouvelles religions). La beauté de lfambiguïté, cfest qufelle ne peut produire aucune conviction assez forte pour découper son voisin au cimetère. La conception de lfinfidèle ou du païen, implique une certaine dose de fondamentalisme. Le bouddhisme par exemple, fait preuve de beaucoup plus de tolérance : le but est dfatteindre l' éveil du Nirvana, mais aucune voix nfest imposée. Il est possible de sfaider de lfexpérience dfun maître, mais suivre le même chemin ne mène pas forcément vers la vérité. Dans le cas du Japon, les apports du Bouddhisme chinois fusionnèrent avec la religion locale, le Shinto pour donner une religion hybride (voir Aimai). Si les deux religions furent ensuite séparées pendant la poussée nationaliste de la période Tokugawa, un grand nombre de temples font encore double usage. On est loin de la nuit de la Saint-Barthelémy.

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