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Chado :

La voie du thé

Le thé était bu en Chine 1,600 ans avant que les Européens ne le goûtent blahblahblah.... Bon, je passe les détails. La voie du thé qui nous intéresse ici est une philosophie. Elle prêche une métaphysique du dépouillement. Elle s'accorde avec Antoine de Saint-Exupéry quand il dit que la perfection est atteinte, non lorsqu'il ne reste rien à ajouter mais quand il ne reste rien à supprimer. Plus concrètement le Chado correspond à un idéal de simplicité esthétique. Ce minimalisme est parfaitement illustré par la cérémonie du thé en elle-même (Chaji), et en particulier par les ustensiles utilisés qui affichent un aspect rustique très étudié (voir Sabi). Le raffinement du festin frugal qui accompagne le thé (voir Kaiseki) et la beauté toute intellectuelle de l'optimisation et le refus catégorique du gâchis (voir Mottainai) sont d'autres illustrations.

L'essence du Chado repose sur le mythe romantique suivant : la simplicité est naturelle. A l'image du physicien Einstein qui cherchait à découvrir les lois de la nature en cherchant celles dont les modélisations mathématiques étaient les plus simples :

When the solution is simple, God is answering

Ainsi, toute vérité, une fois formalisée apparaît comme coulant de source. Si l'approche analytique est utile pour formaliser la recherche, le résultat doit toujours refléter une certaine intuition, une certaine vérité qui va de soit. Cette relation intuitive avec la réalité se rapproche du Satori bouddhique. La voie du Thé est fortement influencée par le Zen. Cette branche du Bouddhisme a cela de particulier qu'elle place les taches les plus triviales au centre de la quête pour l'illumination. On se représente typiquement le moine " Foudre-béni " balayant les allées de son monastère au sommet inaccessible de quelque mont rocheux ou se concentrant sur les taches les plus humbles. Rikyu fut le premier maître du thé au sens où on l'entend à présent. Il formalisa les principes qui régissent l'art de son service. Il écrit :

Le thé n'est rien d'autre que ça : D'abord vous chauffez l'eau, Puis vous faites le thé, Ensuite vous le buvez comme il faut, C'est tout ce que vous devez savoir.

De même, la simplicité de ces préceptes va de pair avec la complexité de l'étiquette et du processus de préparation. Celui-ci va même jusqu'à une sélection extrêmement sévère du charbon qui va servir à alimenter le foyer. Il doit être choisi très dense, très minéral, à la limite du diamant. L'allumer est tâche ardue, mais une fois cette mission accomplie, il se consumera sans fumée pendant toute la nuit. Cet esthétisme du simple brut, du naturel, au besoin fort étudié se retrouve dans la rusticité des instruments utilisés et en particulier des céramiques. Les tasses sont grossièrement moulées, reflétant des imperfections. C'est le Wabi (littéralement seul), un sentiment qui mélange rusticité, frugalité, simplicité et humilité. La terre est cuite sans verni. C'est le Sabi (littéralement astringent) qui reflète une élégance naturelle et âpre.

Le Chado reflète aussi un certain idéal social, basé sur une cohésion parfaite (voir Shuudan). En particulier, la relation de l'hôte à son invité est cruciale (voir Chaji). Quand le prêtre Zen Kokei fut envoyé en exil par le despote Hideyoshi, Rikyu organisa une cérémonie d'adieu pour son ami. Pour cette occasion spéciale, il avait accroché le rouleau d'une encre chinoise de la main d'un célèbre artiste. Cette calligraphie était un des ustensiles les plus précieux de Hideyoshi qui avait été confié à Rikyu pour qu'il y fasse des réparations. Cet affront aurait probablement coûté la vie au grand maître si il était arrivé aux oreilles du despote : une belle communion d'esprit entre l'hôte et son invité.

Simplicité rime avec modération. Elle implique une mesure, une réserve, une sobriété tempérée. Ainsi, la cérémonie du thé se déroule sous le signe d'une certaine modération. Celle-ci fait partie de la personnalité de l'archipel : se méfier des excès et préférer la voie médiane.

Ce n'est pas un mystère si le Japon du haut de sa puissance économique ne semble pas vraiment avoir participé à la course aux merveilles du monde. Ainsi, la domination économique est souvent suivie d'une démonstration à vocation universelle (les pyramides, les jardins suspendus, ...). Le siècle dernier (le XXième !) s'est concentré sur la course aux gratte-ciel, symbole si il en est de l'excès. La mascotte de cette course, l'Empire State Building, avait été dessiné pour que son antenne, à l'origine destinée à accueillir des dirigeables, dépasse la tour Eiffel de Paris, qui claironnait avec arrogance et ostentation au sommet du monde depuis déjà 25 ans. On ne reviendra pas sur la course pour le toit du monde qui en suivi. Celle ci, qui, depuis, a escaladé toujours plus haut, n'est sortie des Etats-Unis que relativement récemment, quand la Malaisie a voulu donner à sa capitale des airs de mégapole internationale. Shanghai semble être sur les rangs pour le prochain record. Evidemment, la menace du tremblement de terre a gardé le Japon à l'écart de la course, mais il est intéressant de constater que (à part un timide essaie avec la Tokyo Tower, qui ressemble un peu trop à sa sœur parisienne du début du siècle) cette libido ne semble pas s'être reportée sur un autre objet. La France par exemple, a toujours cette vocation universelle, comme le montrent la construction de l'Arche de la Défense et autres projets pharaoniques.

En vérité le Japon produit énormément de merveilles du monde. Il suffit d'admirer l'artisanat produit par les " légendes vivantes ", ces artisans qui ont atteint la perfection de leur art (que ce soit la poterie ou le ciselage de lames de sabres). Ces merveilles doivent être appréciées sous le signe de la modération. La logique n'est pas "Too much ... is not enough", comme philosophe une enseigne lumineuse sur Time Square. L'idéal consiste au contraire à trouver la mesure exacte, la forme parfaite. Ce refus de l'excès trouve un écho dans l'architecture sous la forme d'un certain minimalisme (Shoji). Il ne s'agit pas d'en déduire que les Japonais gardent la tête froide dans toutes les situations. Quelqu'un a corrélé les différentes crises économiques avec la construction de gratte-ciel (L'Empire State Building et la crise de 1929 ; les Petronas Towers et la crise asiatique de 1997 ; la nouvelle tour de Shanghai serait-elle de mauvaise augure ?). Ces constructions seraient un indice de la fameuse exubérance irrationnelle qui agite régulièrement les économies. Les Japonais y sont aussi sensibles mais l'expriment de façon différente comme les excès de la dernière bulle financière le prouvent.

Modération rime aussi avec une certaine humilité. Celle-ci a des racines esthétiques : l'arrogances d'une telle construction peut irriter. Elle a aussi une application stratégique comme les événements de 9/11 l'ont cruellement souligné. Alors qu'il est facile de viser l'arrogance américaine, le Japon n'offre que peu de prise.

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